Le Vieux Guitariste Aveugle


Processus de réalisation


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Le Vieux Guitariste Aveugle, peint en 1903, est l'une de mes oeuvres préférées de Picasso et cela faisait quelques années déjà que j'avais l'intention de reproduire ce tableau en sculpture, mais j'avais toujours hésité en raison de la complexité de cette reproduction.
J'ai pourtant fini par me décider.
Dans ce type de travail, trois difficultés majeures vont se présenter :
La première est évidente. Il s'agit de reproduire en trois dimensions, une oeuvre qui est en deux dimensions. Par ailleurs, la représentation d'un personnage en peinture n'est pas forcément compatible avec la crédibilité anatomique d'une sculpture. Il faudra donc faire des compromis.
La seconde est que, s'agissant toujours d'une oeuvre en deux dimensions, nous ne percevons évidemment que le devant du personnage. Il va donc falloir imaginer le reste, en respectant la ligne directrice de l'oeuvre originale. Là encore, il faudra faire des compromis.
La troisième enfin, et sans doute la plus difficile à réaliser, sera de parvenir à insuffler dans l'argile, toute la noblesse et l'humanité qui émane de ce chef-oeuvre de Picasso.
Pour m'aider dans ce travail, je vais m'appuyer bien sûr sur une reproduction du tableau, mais également sur les deux études préalables que j'ai réalisées. Si le fait de réaliser des épreuves augmentent considérablement le temps de travail, il permet en contrepartie d'en cerner les difficultés principales et s'avère une démarche incontournable si l'on veut parvenir à un travail abouti.
Ces considérations étant faites, je vous invite à découvrir le processus complet de la réalisation du " Vieux Guitariste ".

Le Vieux Guitariste Aveugle Le Vieux Guitariste Aveugle Le Vieux Guitariste Aveugle

On commence tout d'abord par créer un bloc d'argile correspondant approximativement au volume de la future sculpture. Toute terre peut-être utlisée mais on choisira de préférence une argile chamoté à 20 ou 30%. J'ai fait personnellement le choix d'un grès à chamottechamotte : argile cuite broyée mélangée
à de l'argile cru
impalpable, qui autorise le polissage. On recouvre le tout d'un film plastique et l'on laisse reposer un ou deux jours.



Ensuite, on s'efforce de dessiner aussi précisément que possible sur le bloc à l'aide d'un ébauchoir, le contour des courbes les plus significatives.


L'une des plus grandes difficultés de la sculpture consiste à parvenir à localiser dans l'espace sur un bloc encore informe, les points les plus déterminants de l'oeuvre à reproduire, lesquels points vont conditionner tout l'équilibre de la pièce. En ce qui concerne le guitariste, ce sont les mains qui vont servir de point de repère, car les mains reposent sur la guitare, qui elle-même repose sur le corps. On va donc dégager les mains dans un premier temps, puis ensuite la forme de la guitare et l'on ré-ajustera le tout par la suite, au fur et à mesure que l'on dégagera le corps.
On utilisera pour effectuer ce travail, différentes mirettesmirettes à fil tranchant.


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Les mains et la guitare étant grossièrement dégagées, on peut à présent s'occuper du corps proprement dit, en commençant par les bras puis le torse et enfin les jambes. On s'occupera plus tard de la tête qui ne pose aucun problème particulier dans l'immédiat.



On continue à affiner progressivement la silhouette tout en rectifiant au fur et à mesure les proportions des mains, des bras et jambes ainsi que celles de la guitare en préservant une marge pour cette dernière en vue de dégager ultérieurement la sur-épaisseur du manche supportant les cordes.


La silhouette étant désormais suffisamment dégagée, on peut procéder à l'évidementévidement : les pièces doivent être creuses pour éviter les risques d'explosion à la cuisson.
Il faut prévoir des trous d'aération pour la libre circulation de l'air.
de la pièce. Pour effectuer correctement cette opération, la terre ne doit être ni trop humide, ni trop sèche. Une terre trop humide engendrerait des risques de déformation ou d'affaissement. Une terre trop sèche rendrait cette opération très difficile, voire impossible.


Avec un couteau, on découpe proprement des ouvertures qui permettront toutes une jonction interne. On réserve soigneusement sans les déformer, les parties coupées.


A l'aide d'une longue mirette à section ovalemirette à section ovale on prélève par rotation des " carottes " d'argile bien au centre des ouvertures de chaque extrémité, en s'enfonçant de plus en plus profondément. On peut ensuite en utilisant une baguette en bois taillée en crayon, assurer proprement la jonction et dégager ensuite plus largement.
On procède ainsi pour l'ensemble de la pièce en s'assurant que toutes les ouvertures communiquent bien entre elles et en s'efforçant de maintenir partout une même épaisseur de trois centimètres environ, suffisante pour assurer la finition de l'oeuvre. Il est inutile d'évider les parties de faible épaisseur, mollets, pieds,ect...
Pour finir, à l'aide de la baguette en bois, on perce de l'intérieur, correctement centré, un trou d'aération.

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La pièce évidée, on peut procéder à sa reconstitution. On strie au couteau les deux parties à recoller que l'on enduie d'une bonne couche de barbotinebarbotine : mélange d'argile et d'eau à
consistance crémeuse pour assurer le
scellement des parties coupées.
que l'on aura préparée la veille. On presse ensuite fortement et l'on rebouche ou égalise si nécessaire avec de l'argile molle et fraiche. On poursuit ainsi, jusqu'à reconstitution complète.



La pièce grossièrement façonnée, évidée et reconstituée, le véritable travail de finition de la sculpture peut débuter. On repère et l'on trace sur l'argile tous les points qui doivent être rectifiés ou affinés ainsi que tous les éléments de décoration. Cette manière de faire permet de juger de l'ampleur du travail à réaliser mais aussi et surtout de visualiser la juste harmonie des proportions de l'ensemble.



Début du travail d'affinage. Dégagement partiel des mains, poignets et bras.



Dégagement du trou dans la caisse de la guitare et dégagement complet des mains et des poignets.

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Rectification de la courbure de l'épaule. Dégagement du cou et du menton. Dégagement du socle de la guitare.



L'argile ayant fait son retraitretrait : par évaporation de l'eau au séchage, l'argile se rétracte diminuant ainsi en volume et
en dimensions. Un second retrait intervient à la cuisson.
, on peut décoller la pièce de son socle et la retourner.


Le fond est nettoyé, on vérifie le juste alignement des jambes et pieds et mollets sont sculptés. Le bas du visage, jusque-là inaccessible, peut être terminé à son tour.

La pièce est affinée dans ses moindres détails. Les cordes de la guitare sont tracées et on pose une petite languette de soutien. La finition s'achève par un soigneux ponçage au papier de verre à grain ultra fin.
L'oeuvre, enfin, est signée puis mise à sécher pour une à deux semaines.



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L'oeuvre étant à présent parfaitement sèche, la phase de décoration peut commencer.
La décoration du Vieux Guitariste ne présente pas de difficulté particulière dans l'immédiat, car contrairement à mes deux précédentes épreuves, je ne vais pour l'instant n'appliquer qu'une seule couleur. En fonction des teintes dominantes du tableau de Picasso, on prépare un mélange d'engobes et de pigments à base de vert, de bleu, de turquoise et de noir. La préparation doit être fluide, car il faut toujours garder à l'esprit que l'application de couleurs, d'engobes ou d'émail sur une sculpture peut avoir tendance à empâter la pièce et lui faire perdre toute la finesse de son relief. Pour ces raisons, on appliquera même si cela est plus long, plusieurs couches très fines au lieu d'une seule trop épaisse.
On laisse sécher un ou deux jours, à la suite de quoi l'oeuvre subira sa première cuisson.



La première cuisson de dix heures à 1060°, s'est déroulée avec succès. Il ne reste plus pour achever le travail qu'à procéder à la phase d'émaillage puis enfin à la décoration finale. Tout comme la première décoration, l'émaillage du Guitariste ne présente pas de difficultés notoires si ce n'est celles inhérentes à l'émaillage de toute sculpture, car il s'agit toujours d'un travail délicat.
La formule d'émail que j'ai élaborée est relativement complexe, en voici les ingrédients : ( en % approximatif )
- engobe blanche en poudre 5% ( pour le matage de l'émail )
- agent de matage 5%
- bioxyde de titane 3% ( pour l'irisation de l'émail )
- carbonate de cobalt + oxyde de cuivre calciné 2% ( effet bleu/vert )
- émail liquide bleu turquoise craquelé 15%
- émail liquide vert turquoise 15%
- émail liquide vert bouteille 10%
- émail liquide transparent craquelé 15%
- émail liquide transparent 30%

- 2 cuillères à café de gomme arabique diluée à 12 grammes/litre ( agent d'encollage )
- eau jusqu'à obtention d'une consistance fluide.

L'émail ainsi obtenu aura une consistance liquide, légèrement poudreux après étalement. On passe une première couche.



On passe une seconde couche, plus fine que la précédente, ce qui aura pour effet de lisser la première. Le socle de la pièce doit être soigneusement nettoyé de toute trace d'émail sur toutes les parties en contact avec la surface, parties sur lesquelles, pour finir, on repasse deux couches d'engobes de la couleur d'origine ( il faut toujours garder un reliquat des différents mélanges appliqués tant que l'oeuvre n'est pas définitivement terminée ).
Après inspection générale, on laisse sécher 24 heures puis on procède à la seconde cuisson.



Seconde cuisson de huit heures trente à 1025°. Voici le Vieux Guitariste Aveugle à la sortie du four. A côté, l'étude numéro deux, recouverte du mélange d'émail identique et cuite en même temps.



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La pièce étant à présent émaillée, on peut procéder à la décoration finale, qui est aussi la phase la plus délicate. D'après la reproduction du tableau de Picasso sur laquelle je me suis appuyé pour réaliser cette oeuvre, on pourra remarquer cinq teintes dominantes : bleu/vert/turquoise pour le corps, vert clair pour la caisse de la guitare, vert fonçé pour le manche, bleu marine pour le pantalon et enfin vert fonçé tirant sur le noir pour la chemise.
En effectuant différents mélanges, on s'efforce d'approcher au plus près les couleurs du tableau et on les applique sur les parties correspondantes. Il faut utiliser bien entendu des couleurs à peindre spécifiques pouvant s'appliquer sur émail.
Deux remarques importantes :
1/ Ces couleurs à peindre s'appliquent normalement sur émail cru. Le fait de les appliquer sur un émail déjà cuit va provoquer une dispersion aléatoire de la couleur. L'application de couleur sur émail cuit est extrêmement délicate et nécessite de l'expérience et du doigté. A la vue de l'application achevée, on a plus l'impression d'avoir " barbouillée " la pièce que de l'avoir peinte, mais c'est justement l'effet recherché, qui donnera un maximum de nuances après cuisson. L'utilisation d'émaux craquelés accentuera encore ces effets.
2/ Les couleurs en céramique ne sont pas stables et le sont d'autant moins si vous faites des mélanges ou utilisez des oxydes . Vous n'obtiendrez que très rarement la couleur initiale après cuisson. Il persiste toujours une part d'inconnu et en ce sens, vouloir reproduire " stricto sensu " en céramique les couleurs du tableau de Picasso serait illusoire.



Troisième et dernière cuisson de 8h45 à 1030°, avec palier final 1/2 heure. L'oeuvre est achevée.



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